Il avait quitté Montréal depuis longtemps. Et depuis longtemps aussi, il avait dépassé les zones habitées du Québec. Maintenant, il roulait sur la route du Nord, cette interminable ligne d’asphalte qui montait vers la baie d’Hudson, vers l’Arctique, et qui montait tout simplement vers le Nord. C’est-à-dire vers nulle part.
À droite et à gauche, il n’apercevait plus de maisons, mais une vaste prairie déserte alternant avec des arbres. La température était encore acceptable. Cependant, les branches et les fleurs commençaient imperceptiblement à changer de couleurs, annonçant déjà l’hiver qui approchait.
Alex Ranger n’y prenait pas garde. Toute son attention se focalisait sur la route. Il la voyait devant lui, à travers le pare-brise, et il la fixait, avec de grands yeux écarquillés, comme s’il se sentait fasciné. La route était comme écrasée par l’immense plaine qui l’enserrait. Elle continuait néanmoins, étirée par une force inexorable. À chaque virage, Ranger avait l’impression qu’elle allait s’achever, et à chaque fois, il voyait qu’elle s’allongeait et s’allongeait encore, jusqu’à l’horizon, lequel reculait sans cesse. Rien ne stoppait la route, et rien ne stoppait sa montée vers le Nord.
Dans la voiture, Ranger gardait les lèvres serrées. Il conduisait nerveusement. C’est avec nervosité qu’il tapotait sur le volant, et avec nervosité aussi qu’il appuyait sur les pédales. Il regardait sans arrêt les deux rétroviseurs, sans raison précise. Il était nerveux, tout simplement. Son voyage s’avérait interminable. Et pour cause : c’était un voyage vers nulle part, sans retour.
À un moment, il décida d’arrêter la voiture, sur le bord de la route, sous les branches de trois arbres. Cela lui fit une impression étrange de ne plus rouler, de ne plus entendre le moteur. Il descendit pour aller satisfaire un besoin naturel, derrière un tronc. En revenant, il s’immobilisa à l’arrière du véhicule, puis se pencha sur le coffre. D’abord, il n’entendit rien. Ensuite, un faible gémissement lui parvint :
« Je vous en supplie, ouvrez-moi, délivrez-moi… Ne me faites pas de mal… »
Ranger se redressa, en frissonnant de peur. Ce fut même avec terreur qu’il regarda autour de lui. Mais il était bien seul. À des centaines de kilomètres à la ronde, il n’y avait aucun être humain. Sa nervosité et son angoisse augmentaient encore pendant qu’il reprenait place derrière le volant. Il se devait d’aller jusqu’au bout de son voyage. Il devait le faire. C’était vital pour lui. Et pour l’humanité entière.
Il démarra et reprit la route. La route, la route. Lancinante. Immuable. Interminable.
Soudain, une forme apparut devant ses yeux. Il en fut si surpris qu’il attendit le dernier moment pour appuyer sur le frein. En fait, il s’agissait simplement d’une voiture, immobile au beau milieu de la chaussée et lui obstruant le passage. Il ralentit encore en maugréant. Parce que, naturellement, il n’avait aucune intention de s’arrêter. Son voyage était bien trop important.
Ensuite, il vit deux silhouettes qui lui faisaient des signes. Il fit descendre la vitre de la portière et pencha la tête. Cela lui permit de distinguer deux garçons, assez jeunes, vêtus de blousons et de chemises canadiennes. Toujours de mauvaise humeur, il les regarda approcher. L’un d’eux se plia légèrement, sur sa gauche.
« Bonjour, Monsieur. »
« Eh bien, qu’est-ce qui vous prend de bloquer la route ? Écartez-vous et laissez-moi passer, voyons ! »
« Pardonnez-nous, Monsieur, mais nous sommes tombés en panne. »
« En plein milieu de la route ? »
« Ben, on ne choisit pas ce genre de choses ! Quand le moteur nous a lâchés, la voiture s’est mise en travers et a pris cette position. »
« Eh bien, qu’attendez-vous pour l’écarter ? »
« Justement, il faudrait que vous nous donniez un coup de main : avec votre aide, nous pourrons la pousser sur le bord. Ensuite, vous pourrez passer. »
La mauvaise humeur de Ranger confinait à la colère. Mais il devait absolument poursuivre son voyage. Alors, il se dit que le moyen le plus simple serait de rendre à ces garçons le service qu’ils réclamaient.
« OK, OK, j’arrive… »
Il ouvrit la portière et mit pied à terre. Et… Il n’eut pas le temps de comprendre la suite. Juste devant son nez, il voyait un revolver, tenu par le garçon qui venait de lui parler.
« Ne faites pas un geste… » dit ce dernier.
Sa voix avait changé. Elle était devenue ferme et déterminée. Ranger sentit son cœur qui battait. En une fraction de seconde, il venait de comprendre que ces deux garçons lui avaient tendu un piège.
« Que voulez-vous ? » demanda-t-il.
« Tout ce que tu as, mon vieux. Et j’espère pour toi que tu as quelque chose. Les mains sur le capot. Allez, vite ! »
Ranger s’exécuta machinalement.
« Vous êtes des voleurs ? »
« À ton avis, bouffi ? Will, prends les clés sur le tableau. »
« OK, Frank. »
Ranger s’était mis à réfléchir. Il devait trouver une issue à cette situation inattendue.
« Écoutez, si vous êtes des voleurs, prenez tout ce que vous voulez. Mais je vous en supplie, laissez-moi repartir. Mon voyage est d’une importance vitale. »
« Tous ceux qu’on arrête disent la même chose. C’est fou l’importance des voyages, de nos jours ! Ne bougez pas. »
D’une main habile et expérimentée, le dénommé Frank fouilla l’intérieur de la veste de Ranger. Il eut tôt fait d’en sortir le chéquier et le portefeuille.
« Ouais, une bonne quantité de dollars. Et une carte de crédit dont Monsieur va se faire un plaisir de nous donner le code. Je crois que ce sera une bonne journée. C’est tout ce que tu as ? »
« Eh bien, oui. Qu’est-ce que je pourrais emporter d’autre ? »
« Et dans le coffre ? »
Alors, Ranger sursauta, et la panique l’envahit.
« Le coffre ? Non, non, je vous en supplie, ne l’ouvrez pas ! Ne l’ouvrez surtout pas ! Prenez tout ce que vous voulez, mais n’ouvrez pas le coffre ! »
« Ah, ainsi donc, mon instinct ne m’avait pas trahi : tu transportes quelque chose qui a de la valeur. Je crois que la journée va être encore meilleure. Will, va ouvrir. »
La panique de Ranger se mua en hystérie.
« Non, non, je vous en supplie, n’ouvrez pas, n’ouvrez pas ! Je vous le dis dans votre intérêt : vous n’avez pas idée du danger qui peut en sortir ! »
Frank appuya un peu sur le revolver.
« Tu vas la fermer, oui ? Ou alors, je te colle un pruneau dans la tête. Je t’assure que ça fait mal ! »
Tenant les clés dans la main, le dénommé Will alla jusqu’à l’arrière de la voiture. Soudain, il s’immobilisa et se pencha sur le coffre. Il entendait une voix faible :
« Ouvrez-moi… Je vous en supplie, ouvrez-moi… »
Will se redressa, stupéfait, et indigné.
« Ah, le salaud ! Et il nous faisait croire qu’il était un brave voyageur innocent ! Tu sais ce qu’il a dans le coffre ? Une fille ! Ce salopard a kidnappé une fille, et il l’emportait dans le coffre. »
« Voyez-vous ça ! renchérit Frank. Ainsi donc, Monsieur est un kidnappeur. Tu as enlevé une fille quelque part et tu l’emmenais vers le Nord. Pourquoi ? Pour la violer ? Will a raison : tu es un vrai salopard. Décidément, la journée a été belle : nous avons déjà fait une bonne recette et nous allons maintenant faire une bonne action. Will, ouvre et fais sortir cette malheureuse. »
« Non, non, je vous en supplie, N’OUVREZ PAS LE COFFRE ! Ce serait horrible pour vous ! Je vais vous expliquer. Je vais tout vous expliquer… »
« Explique tant que tu veux. Mais cette fille est bien dans le coffre… »
« Écoutez-moi, ce n’est pas une jeune fille que j’ai enfermée là-dedans… »
« Vraiment ? Pourtant, c’est bien une voix de fille que j’entends. »
« Non ! Je vais tout vous dire… Cette créature qui se trouve dans le coffre n’est pas une jeune fille. C’est… C’est la MORT ! »
« La… La quoi ? » bafouilla Frank.
Bien entendu, les deux voleurs s’attendaient à tout, sauf à cela.
« Je vais vous l’expliquer. C’est la Mort. Je l’ai rencontrée dans un motel, près de Montréal. C’était une jeune fille blonde, avec des yeux bleus. Très gentille, très douce. C’était du moins ce que tout le monde croyait. Mais pour ma part, je l’ai immédiatement reconnue. J’ai vu dans ses yeux une lueur indéfinissable et qui m’a glacé jusqu’au sang. Alors, j’ai compris de qui il s’agissait. Ce n’était pas une jeune fille innocente. C’était la Mort. Elle avait pris cette apparence pour tromper les gens. Je devais agir vite : j’ai réussi à l’attirer dans un piège et à l’enfermer dans le coffre. Et je l’emporte vers le Nord, le plus loin possible vers le Nord. Pour la faire disparaître. Pour qu’elle ne puisse plus nuire à quiconque. Je vous en supplie, n’ouvrez pas ce coffre ! Si vous le faites, vous allez libérer la Mort, et elle recommencera à semer la désolation dans le monde… »
Frank et Will se regardèrent, ébahis. Jamais ils n’auraient imaginé entendre ce qu’ils venaient d’entendre.
« Qu’est-ce que tu en penses ? » dit Frank.
« La même chose que toi, répondit Will. Nous sommes tombés sur un cinglé. Et un cas grave. »
« Je dirais même un cas désespéré. Allons, dépêche-toi d’ouvrir le coffre. »
« NON ! cria Ranger. Je vous en supplie, vous devez me croire : vous allez libérer la Mort, et vous allez provoquer le malheur du monde entier ! Non, non, N’OUVREZ PAS LE COFFRE ! »
Frank en avait vraiment assez. Il appuya sur la gâchette. Le coup de feu claqua dans l’immensité de la plaine. Et Ranger s’écroula sur la route. Mort.
« Voilà un fou de moins. On était réellement tombé sur un type dangereux. Bof, je pense que personne ne le regrettera. Et maintenant, ouvre. »
Will fit tourner la clé et souleva le coffre. À l’intérieur, il trouva ce qu’il s’attendait à trouver : une fille allongée, les jambes repliées, avec les poignets et les chevilles attachés.
« Au secours, au secours ! » cria-t-elle.
« N’ayez pas peur, Mademoiselle. Nous venons de tuer votre ravisseur. Vous n’avez plus rien à craindre. »
Avec un couteau, ils coupèrent les liens. Ensuite, ils l’aidèrent à sortir du coffre et elle posa pied sur la route.
Si les deux hommes avaient été attentifs, ils auraient remarqué un fait bizarre : quelques oiseaux, posés sur une branche, venaient de s’envoler brusquement, comme s’ils étaient effrayés. Mais ils ne le virent pas, car ils regardaient la fille.
Elle était très jeune, avec des cheveux blonds et des yeux d’un bleu profond, et étrange. Elle portait un jean serré et une chemise aux manches retroussées.
« Votre cauchemar est terminé, dit Frank. Vous allez pouvoir rentrer chez vous. Vous avez eu de la chance que nous soyons passés par là. Ce type vous avait kidnappée ? »
« Oui. C’était un fou. Je l’ai rencontré dans un motel, près de Montréal. Il s’est mis à crier que j’étais la Mort, que j’étais la Mort. Il n’en démordait pas. Ensuite, il m’a attirée quelque part et a réussi à m’enfermer dans le coffre. Voilà des heures que j’étais prisonnière et que je sentais la voiture qui roulait. J’ignore où il voulait m’emmener. Encore merci à vous deux. »
« Ce n’est rien. Ne traînons pas : montez dans notre voiture. Nous allons vous ramener à Montréal. »
Les deux hommes s’éloignaient déjà. Soudain, Frank s’arrêta et se retourna. À sa grande surprise, il constatait que la fille ne les suivait pas. Elle restait debout près du coffre ouvert.
« Eh bien, Mademoiselle, vous ne venez pas ? »
Il fut encore plus surpris en l’entendant répondre :
« Non, je ne vous accompagne pas. D’ailleurs, vous n’allez nulle part. »
« Comment, nulle part ? Nous vous ramenons chez vous. À moins que vous préfériez qu’on vous emmène à un autre endroit. »
« Je vais y réfléchir. Mais où que j’aille, j’irai seule. Quant à vous, je vous répète que vous n’irez nulle part… »
Puis elle se tut. Elle ouvrit les yeux, bien grands. Un phénomène incroyable se produisit alors. À sa place, Frank se mit à trembler, à se raidir. Son visage se couvrait d’une pâleur affreuse. Il essaya de crier et s’aperçut qu’il n’y parvenait pas. En fait, il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre qu’il était en train de mourir…
Un gargouillis incompréhensible sortit de sa bouche et il tomba à la renverse, sur la route, figé dans une rigidité cadavérique.
Effaré, incrédule, Will l’observa, avant de relever la tête vers la jeune fille blonde.
« Mais que… Que se passe-t-il ? »
« Vous l’avez bien vu. Votre ami vient de mourir. Et vous allez mourir aussi… »
« Comment ? Mais… Mais enfin, qui… Qui êtes-vous ? »
« Le conducteur vous l’avait dit. Je suis… la Mort… »
Ensuite, elle le regarda fixement. Il sentit à son tour que son visage pâlissait, que son corps se raidissait. Sa stupéfaction était telle qu’il s’aperçut à peine qu’il mourait. Il était déjà inconscient quand son corps s’écroula sur le sol, non loin de celui de Frank.
À présent, trois cadavres jonchaient la route. La jeune fille blonde leva la tête vers un arbre. Un oiseau qui venait de se poser sur une branche s’envola aussitôt, effrayé.
La fille referma le coffre, avant de prendre les clés. Puis elle entra dans la voiture et démarra. Elle quitta les lieux en laissant derrière elle les trois corps sans vie.
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Elle roulait et roulait, sur la route déserte. Elle allait vers le Nord, toujours vers le Nord. En fait, elle ne savait pas très bien où elle allait, et ce qu’elle allait faire. Mais la route était assez longue pour lui laisser le temps d’y réfléchir.

