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Accueil Date de création : 02/07/08 Dernière mise à jour : 09/12/09 16:35 / 51 articles publiés
 

Sur la route  (Chroniques étranges) posté le mercredi 09 décembre 2009 16:35

 

Il avait quitté Montréal depuis longtemps. Et depuis longtemps aussi, il avait dépassé les zones habitées du Québec. Maintenant, il roulait sur la route du Nord, cette interminable ligne d’asphalte qui montait vers la baie d’Hudson, vers l’Arctique, et qui montait tout simplement vers le Nord. C’est-à-dire vers nulle part.

À droite et à gauche, il n’apercevait plus de maisons, mais une vaste prairie déserte alternant avec des arbres. La température était encore acceptable. Cependant, les branches et les fleurs commençaient imperceptiblement à changer de couleurs, annonçant déjà l’hiver qui approchait.

Alex Ranger n’y prenait pas garde. Toute son attention se focalisait sur la route. Il la voyait devant lui, à travers le pare-brise, et il la fixait, avec de grands yeux écarquillés, comme s’il se sentait fasciné. La route était comme écrasée par l’immense plaine qui l’enserrait. Elle continuait néanmoins, étirée par une force inexorable. À chaque virage, Ranger avait l’impression qu’elle allait s’achever, et à chaque fois, il voyait qu’elle s’allongeait et s’allongeait encore, jusqu’à l’horizon, lequel reculait sans cesse. Rien ne stoppait la route, et rien ne stoppait sa montée vers le Nord.

Dans la voiture, Ranger gardait les lèvres serrées. Il conduisait nerveusement. C’est avec nervosité qu’il tapotait sur le volant, et avec nervosité aussi qu’il appuyait sur les pédales. Il regardait sans arrêt les deux rétroviseurs, sans raison précise. Il était nerveux, tout simplement. Son voyage s’avérait interminable. Et pour cause : c’était un voyage vers nulle part, sans retour.

À un moment, il décida d’arrêter la voiture, sur le bord de la route, sous les branches de trois arbres. Cela lui fit une impression étrange de ne plus rouler, de ne plus entendre le moteur. Il descendit pour aller satisfaire un besoin naturel, derrière un tronc. En revenant, il s’immobilisa à l’arrière du véhicule, puis se pencha sur le coffre. D’abord, il n’entendit rien. Ensuite, un faible gémissement lui parvint :

« Je vous en supplie, ouvrez-moi, délivrez-moi… Ne me faites pas de mal… »

Ranger se redressa, en frissonnant de peur. Ce fut même avec terreur qu’il regarda autour de lui. Mais il était bien seul. À des centaines de kilomètres à la ronde, il n’y avait aucun être humain. Sa nervosité et son angoisse augmentaient encore pendant qu’il reprenait place derrière le volant. Il se devait d’aller jusqu’au bout de son voyage. Il devait le faire. C’était vital pour lui. Et pour l’humanité entière.

Il démarra et reprit la route. La route, la route. Lancinante. Immuable. Interminable.

Soudain, une forme apparut devant ses yeux. Il en fut si surpris qu’il attendit le dernier moment pour appuyer sur le frein. En fait, il s’agissait simplement d’une voiture, immobile au beau milieu de la chaussée et lui obstruant le passage. Il ralentit encore en maugréant. Parce que, naturellement, il n’avait aucune intention de s’arrêter. Son voyage était bien trop important.

Ensuite, il vit deux silhouettes qui lui faisaient des signes. Il fit descendre la vitre de la portière et pencha la tête. Cela lui permit de distinguer deux garçons, assez jeunes, vêtus de blousons et de chemises canadiennes. Toujours de mauvaise humeur, il les regarda approcher. L’un d’eux se plia légèrement, sur sa gauche.

« Bonjour, Monsieur. »

« Eh bien, qu’est-ce qui vous prend de bloquer la route ? Écartez-vous et laissez-moi passer, voyons ! »

« Pardonnez-nous, Monsieur, mais nous sommes tombés en panne. »

« En plein milieu de la route ? »

« Ben, on ne choisit pas ce genre de choses ! Quand le moteur nous a lâchés, la voiture s’est mise en travers et a pris cette position. »

« Eh bien, qu’attendez-vous pour l’écarter ? »

« Justement, il faudrait que vous nous donniez un coup de main : avec votre aide, nous pourrons la pousser sur le bord. Ensuite, vous pourrez passer. »

La mauvaise humeur de Ranger confinait à la colère. Mais il devait absolument poursuivre son voyage. Alors, il se dit que le moyen le plus simple serait de rendre à ces garçons le service qu’ils réclamaient.

« OK, OK, j’arrive… »

Il ouvrit la portière et mit pied à terre. Et… Il n’eut pas le temps de comprendre la suite. Juste devant son nez, il voyait un revolver, tenu par le garçon qui venait de lui parler.

« Ne faites pas un geste… » dit ce dernier.

Sa voix avait changé. Elle était devenue ferme et déterminée. Ranger sentit son cœur qui battait. En une fraction de seconde, il venait de comprendre que ces deux garçons lui avaient tendu un piège.

« Que voulez-vous ? » demanda-t-il.

« Tout ce que tu as, mon vieux. Et j’espère pour toi que tu as quelque chose. Les mains sur le capot. Allez, vite ! »

Ranger s’exécuta machinalement.

« Vous êtes des voleurs ? »

« À ton avis, bouffi ? Will, prends les clés sur le tableau. »

« OK, Frank. »

Ranger s’était mis à réfléchir. Il devait trouver une issue à cette situation inattendue.

« Écoutez, si vous êtes des voleurs, prenez tout ce que vous voulez. Mais je vous en supplie, laissez-moi repartir. Mon voyage est d’une importance vitale. »

« Tous ceux qu’on arrête disent la même chose. C’est fou l’importance des voyages, de nos jours ! Ne bougez pas. »

D’une main habile et expérimentée, le dénommé Frank fouilla l’intérieur de la veste de Ranger. Il eut tôt fait d’en sortir le chéquier et le portefeuille.

« Ouais, une bonne quantité de dollars. Et une carte de crédit dont Monsieur va se faire un plaisir de nous donner le code. Je crois que ce sera une bonne journée. C’est tout ce que tu as ? »

« Eh bien, oui. Qu’est-ce que je pourrais emporter d’autre ? »

« Et dans le coffre ? »

Alors, Ranger sursauta, et la panique l’envahit.

« Le coffre ? Non, non, je vous en supplie, ne l’ouvrez pas ! Ne l’ouvrez surtout pas ! Prenez tout ce que vous voulez, mais n’ouvrez pas le coffre ! »

« Ah, ainsi donc, mon instinct ne m’avait pas trahi : tu transportes quelque chose qui a de la valeur. Je crois que la journée va être encore meilleure. Will, va ouvrir. »

La panique de Ranger se mua en hystérie.

« Non, non, je vous en supplie, n’ouvrez pas, n’ouvrez pas ! Je vous le dis dans votre intérêt : vous n’avez pas idée du danger qui peut en sortir ! »

Frank appuya un peu sur le revolver.

« Tu vas la fermer, oui ? Ou alors, je te colle un pruneau dans la tête. Je t’assure que ça fait mal ! »

Tenant les clés dans la main, le dénommé Will alla jusqu’à l’arrière de la voiture. Soudain, il s’immobilisa et se pencha sur le coffre. Il entendait une voix faible :

« Ouvrez-moi… Je vous en supplie, ouvrez-moi… »

Will se redressa, stupéfait, et indigné.

« Ah, le salaud ! Et il nous faisait croire qu’il était un brave voyageur innocent ! Tu sais ce qu’il a dans le coffre ? Une fille ! Ce salopard a kidnappé une fille, et il l’emportait dans le coffre. »

« Voyez-vous ça ! renchérit Frank. Ainsi donc, Monsieur est un kidnappeur. Tu as enlevé une fille quelque part et tu l’emmenais vers le Nord. Pourquoi ? Pour la violer ? Will a raison : tu es un vrai salopard. Décidément, la journée a été belle : nous avons déjà fait une bonne recette et nous allons maintenant faire une bonne action. Will, ouvre et fais sortir cette malheureuse. »

« Non, non, je vous en supplie, N’OUVREZ PAS LE COFFRE ! Ce serait horrible pour vous ! Je vais vous expliquer. Je vais tout vous expliquer… »

« Explique tant que tu veux. Mais cette fille est bien dans le coffre… »

« Écoutez-moi, ce n’est pas une jeune fille que j’ai enfermée là-dedans… »

« Vraiment ? Pourtant, c’est bien une voix de fille que j’entends. »

« Non ! Je vais tout vous dire… Cette créature qui se trouve dans le coffre n’est pas une jeune fille. C’est… C’est la MORT ! »

« La… La quoi ? » bafouilla Frank.

Bien entendu, les deux voleurs s’attendaient à tout, sauf à cela.

« Je vais vous l’expliquer. C’est la Mort. Je l’ai rencontrée dans un motel, près de Montréal. C’était une jeune fille blonde, avec des yeux bleus. Très gentille, très douce. C’était du moins ce que tout le monde croyait. Mais pour ma part, je l’ai immédiatement reconnue. J’ai vu dans ses yeux une lueur indéfinissable et qui m’a glacé jusqu’au sang. Alors, j’ai compris de qui il s’agissait. Ce n’était pas une jeune fille innocente. C’était la Mort. Elle avait pris cette apparence pour tromper les gens. Je devais agir vite : j’ai réussi à l’attirer dans un piège et à l’enfermer dans le coffre. Et je l’emporte vers le Nord, le plus loin possible vers le Nord. Pour la faire disparaître. Pour qu’elle ne puisse plus nuire à quiconque. Je vous en supplie, n’ouvrez pas ce coffre ! Si vous le faites, vous allez libérer la Mort, et elle recommencera à semer la désolation dans le monde… »

Frank et Will se regardèrent, ébahis. Jamais ils n’auraient imaginé entendre ce qu’ils venaient d’entendre.

« Qu’est-ce que tu en penses ? » dit Frank.

« La même chose que toi, répondit Will. Nous sommes tombés sur un cinglé. Et un cas grave. »

« Je dirais même un cas désespéré. Allons, dépêche-toi d’ouvrir le coffre. »

« NON ! cria Ranger. Je vous en supplie, vous devez me croire : vous allez libérer la Mort, et vous allez provoquer le malheur du monde entier ! Non, non, N’OUVREZ PAS LE COFFRE ! »

Frank en avait vraiment assez. Il appuya sur la gâchette. Le coup de feu claqua dans l’immensité de la plaine. Et Ranger s’écroula sur la route. Mort.

« Voilà un fou de moins. On était réellement tombé sur un type dangereux. Bof, je pense que personne ne le regrettera. Et maintenant, ouvre. »

Will fit tourner la clé et souleva le coffre. À l’intérieur, il trouva ce qu’il s’attendait à trouver : une fille allongée, les jambes repliées, avec les poignets et les chevilles attachés.

« Au secours, au secours ! » cria-t-elle.

« N’ayez pas peur, Mademoiselle. Nous venons de tuer votre ravisseur. Vous n’avez plus rien à craindre. »

Avec un couteau, ils coupèrent les liens. Ensuite, ils l’aidèrent à sortir du coffre et elle posa pied sur la route.

Si les deux hommes avaient été attentifs, ils auraient remarqué un fait bizarre : quelques oiseaux, posés sur une branche, venaient de s’envoler brusquement, comme s’ils étaient effrayés. Mais ils ne le virent pas, car ils regardaient la fille.

Elle était très jeune, avec des cheveux blonds et des yeux d’un bleu profond, et étrange. Elle portait un jean serré et une chemise aux manches retroussées.

« Votre cauchemar est terminé, dit Frank. Vous allez pouvoir rentrer chez vous. Vous avez eu de la chance que nous soyons passés par là. Ce type vous avait kidnappée ? »

« Oui. C’était un fou. Je l’ai rencontré dans un motel, près de Montréal. Il s’est mis à crier que j’étais la Mort, que j’étais la Mort. Il n’en démordait pas. Ensuite, il m’a attirée quelque part et a réussi à m’enfermer dans le coffre. Voilà des heures que j’étais prisonnière et que je sentais la voiture qui roulait. J’ignore où il voulait m’emmener. Encore merci à vous deux. »

« Ce n’est rien. Ne traînons pas : montez dans notre voiture. Nous allons vous ramener à Montréal. »

Les deux hommes s’éloignaient déjà. Soudain, Frank s’arrêta et se retourna. À sa grande surprise, il constatait que la fille ne les suivait pas. Elle restait debout près du coffre ouvert.

« Eh bien, Mademoiselle, vous ne venez pas ? »

Il fut encore plus surpris en l’entendant répondre :

« Non, je ne vous accompagne pas. D’ailleurs, vous n’allez nulle part. »

« Comment, nulle part ? Nous vous ramenons chez vous. À moins que vous préfériez qu’on vous emmène à un autre endroit. »

« Je vais y réfléchir. Mais où que j’aille, j’irai seule. Quant à vous, je vous répète que vous n’irez nulle part… »

Puis elle se tut. Elle ouvrit les yeux, bien grands. Un phénomène incroyable se produisit alors. À sa place, Frank se mit à trembler, à se raidir. Son visage se couvrait d’une pâleur affreuse. Il essaya de crier et s’aperçut qu’il n’y parvenait pas. En fait, il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre qu’il était en train de mourir…

Un gargouillis incompréhensible sortit de sa bouche et il tomba à la renverse, sur la route, figé dans une rigidité cadavérique.

Effaré, incrédule, Will l’observa, avant de relever la tête vers la jeune fille blonde.

« Mais que… Que se passe-t-il ? »

« Vous l’avez bien vu. Votre ami vient de mourir. Et vous allez mourir aussi… »

« Comment ? Mais… Mais enfin, qui… Qui êtes-vous ? »

« Le conducteur vous l’avait dit. Je suis… la Mort… »

Ensuite, elle le regarda fixement. Il sentit à son tour que son visage pâlissait, que son corps se raidissait. Sa stupéfaction était telle qu’il s’aperçut à peine qu’il mourait. Il était déjà inconscient quand son corps s’écroula sur le sol, non loin de celui de Frank.

À présent, trois cadavres jonchaient la route. La jeune fille blonde leva la tête vers un arbre. Un oiseau qui venait de se poser sur une branche s’envola aussitôt, effrayé.

La fille referma le coffre, avant de prendre les clés. Puis elle entra dans la voiture et démarra. Elle quitta les lieux en laissant derrière elle les trois corps sans vie.

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Elle roulait et roulait, sur la route déserte. Elle allait vers le Nord, toujours vers le Nord. En fait, elle ne savait pas très bien où elle allait, et ce qu’elle allait faire. Mais la route était assez longue pour lui laisser le temps d’y réfléchir.

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Le Peuple des Toits  (Chroniques étranges) posté le vendredi 13 novembre 2009 14:05

 

J’arrivai à Paris pour finir mes études. J’avais eu de la chance, car c’était bel et bien un privilège pour un petit provincial de l’époque. En débarquant, je ne possédais qu’une veste, un gilet, et un chapeau melon ayant appartenu à mon père. Par un moyen que je tairai, je m’étais aussi procuré un manteau, en prévision de l’hiver.

Dès mes premiers pas dans la capitale, je me vis confronté aux deux problèmes que connaissent tous les étudiants depuis que la civilisation existe : manger et me loger. Pour la première nécessité, mes minces ressources ne me permettaient qu’un maigre repas par jour, généralement une soupe aux choux, que je prenais dans une taverne quelconque. Pour la deuxième, ce fut plus difficile. Et puis, un ami, aussi pauvre que moi, me signala un immeuble qui proposait une chambre payable à la semaine. Je notai l’adresse et je m’y rendis.

La surprise s’avéra désagréable quand je constatai que l’immeuble en question se trouvait sur la butte de Belleville, un quartier que je ne connaissais pas encore. Je dus l’escalader, pour la première fois de ma vie. L’adresse était située au commencement de la rue des Pyrénées, cette interminable artère percée par Haussmann à travers tout le XXè arrondissement. Il s’agissait d’une vieille bâtisse de pierre, à la façade plutôt avenante.

Hélas, la chambre se révéla telle que je le craignais. D’abord, elle était tout en haut : il fallait monter six étages à pied pour l’atteindre. Ensuite, il ne s’agissait pas vraiment d’une chambre, mais d’une sorte d’entresol, coincé entre le dernier étage et le toit, et qu’on avait sommairement rafistolé. Les murs étaient sales, le plafond fissuré, et je ne trouvais qu’un lit, une armoire, une table et une chaise. Les toilettes étaient sur le palier de l’étage inférieur.

Ce que vous auriez fait, je l’ignore. Mais pour ma part, je n’avais guère le choix. C’est donc là que je m’installai. Je commençai une nouvelle vie. Niché en haut du bâtiment, je me faisais l’effet d’être un pigeon dans un pigeonnier. En fait, j’étais presque isolé du monde. D’autant qu’il me fallait descendre six étages pour retrouver des êtres humains. Au-dessus de moi, il n’y avait que le toit, et cela me procurait une sensation de vertige. Quant à mes sensations à l’intérieur de la chambre, elles se résumaient à une impression perpétuelle d’enfermement et de confinement. Tout était étroit et restreint. Il me suffisait de deux pas pour aller d’un mur à l’autre.

J’avais remarqué, dès mon arrivée, qu’il y avait une trappe au plafond. En l’ouvrant, on pouvait monter sur le toit. Bien entendu, je me gardais bien de le faire. Peur du vertige. Peur de tomber. Peur, tout court.

La chambre était très chaude pendant la journée et froide pendant la nuit. Je m’emmitouflais dans le manteau et, à la lumière d’une bougie, je travaillais mes cours avec hargne. J’étais décidé à réussir mes études et à sortir de ma condition peu enviable. À une heure avancée de la nuit, je m’allongeais sur le lit, toujours vêtu du manteau, et je m’efforçais de dormir. Dans l’obscurité, j’entendais parfois la pluie qui chantonnait sur le toit, ou sur les gouttières. J’entendais aussi des bruits, indéfinissables. Rien d’autre que ce qu’on entend dans toutes les maisons. Mais le fait d’être isolé tout en haut de l’immeuble, entre la terre et le ciel, leur donnait une résonance particulière.

Au matin, j’ouvrais le volet de mon unique fenêtre et je me sentais à chaque fois émerveillé par le spectacle : depuis la butte de Belleville, j’apercevais toute l’immensité de Paris. Je voyais des toits, et des toits. Il y avait des toits en briques, ou en tuiles. Et puis, de plus en plus de toits en plaques de zinc, ceux qui s’imposaient peu à peu. Sur la droite, je voyais aussi s’élever la Tour Eiffel, cette étrange construction qu’on avait édifié quelques années plus tôt, pour l’Exposition Universelle. En bas de l’immeuble, j’entendais passer les fiacres et les charrettes. Et j’entendais aussi, quelquefois, le rugissement des moteurs de ces curieuses machines qu’on appelait des « automobiles », et qui commençaient à se multiplier.

Je prenais mes cahiers et mes livres, et je descendais les six étages. Ensuite, je descendais également la butte de Belleville pour rejoindre Paris et l’université. Ainsi s’écoulait ma nouvelle vie. Laquelle n’était ni triste ni joyeuse. C’était simplement la mienne.

Un dimanche après-midi, je me trouvais dans la chambre, en train de lire et d’écrire. Les heures passaient lentement, et j’hésitais entre continuer ou m’offrir une promenade sur la rue de Belleville. Mais la perspective de devoir descendre et remonter six étages me décourageait. Depuis un certain temps déjà, j’entendais des bruits au-dessus de moi, sur le toit. Mais j’avais opté depuis longtemps pour les ignorer. Soudain, un autre bruit me força à tourner la tête : j’aperçus des gouttes qui tombaient du plafond.

La colère me saisit. Évidemment, il y avait un trou au plafond. Je le savais déjà, mais jusque-là je n’avais pas eu de problème. Je me promis d’aller me plaindre à la gardienne dès le lendemain. En attendant, je pris une bassine et j’allai la poser par terre, sous le trou, afin de recueillir les gouttes.

Et soudain, je m’immobilisai. Et mes yeux s’écarquillèrent avec horreur. Les gouttes qui tombaient dans la bassine… Ce n’était pas de l’eau… C’était du sang !

Je levai la tête vers le trou au plafond : oui, oui, c’était bien des grosses gouttes de sang qui coulaient. La bassine commençait d’ailleurs à se teinter de rouge. Décontenancé, je ne savais que faire. Du sang qui tombait du plafond ? C’était impossible, voyons !

Bien sûr, je devais sortir et appeler à l’aide. Mais je pensais avec affolement qu’on risquerait de m’accuser de quelque chose. Non, je devais moi-même trouver l’explication de ce phénomène horrible. Et pour cela, je n’avais qu’un moyen : monter sur le toit. La peur me tenaillait, mais je n’avais pas le choix.

Je pris la chaise et je montais dessus, pour atteindre la trappe. D’une main tremblante, je l’ouvris et la soulevai. Un petit vent caressa mes cheveux. Au lieu de me rassurer, cela m’inquiéta davantage. Je passai la tête et la crainte m’envahit vraiment : je voyais les briques rouges et le ciel. Je prenais conscience que je me trouvais loin du sol et près du ciel. Et que je risquais de tomber. Je dus faire un effort pour me hisser vers le haut. Mon corps atterrit sur les briques. Ayant repris mon souffle, j’eus le malheur de jeter un regard circulaire. J’apercevais les toits et les cheminées de Belleville. Un autre monde, un autre univers. Étranger pour moi, et dangereux.

Lentement, je rampai sur cette surface rouge. Puis je m’arrêtai. Un sursaut d’horreur me souleva. Je venais de découvrir ce qui faisait couler du sang dans ma chambre.

Au beau milieu du toit, il y avait un corps étendu. Manifestement mort. C’était déjà assez terrible. Mais la véritable épouvante provenait de l’aspect du cadavre : il était déchiqueté en plusieurs endroits. Impossible de s’y tromper : quelque chose, ou quelqu’un, avait commencé à le dévorer. Une vision horrible et inattendue, et je ne parvenais pas à déterminer si elle était horrible parce qu’elle était inattendue, ou si elle était inattendue parce qu’elle était horrible.

Que devais-je faire devant cette trouvaille macabre ? À ce moment, un autre bruit me fit tourner la tête. Je sursautai encore, et encore avec horreur. À quelques mètres, j’apercevais un homme… Un enfant… Un animal… Je n’arrivais pas à le discerner. En fait, une créature étrange, qui avait bien deux bras et deux jambes, comme moi-même, mais dont l’aspect physique et le visage s’avéraient si différents que je ne pouvais le classer parmi la race humaine. Et cette créature me regardait fixement.

« Qui… Qui êtes-vous ? »

« N’ayez pas peur… Je vous en supplie, Monsieur, n’ayez pas peur… Je ne vous veux aucun mal… »

Sa voix était nasillarde et raclante. Ce n’était pas une voix humaine.

« Vous ne me voulez pas de mal ? Mais… Ce malheureux, c’est vous qui l’avez tué ? Et vous étiez en train de le dévorer ! »

« Il ne faut pas m’en vouloir, Monsieur. Je mange de la viande humaine. C’est un besoin pour moi et pour ma race. Mais je vous répète que je ne veux pas vous agresser. Voilà plusieurs jours que j’essaye de communiquer avec vous, à travers le toit. Mais vous ne m’entendiez pas. »

« Enfin, qui êtes-vous ? »

« Je vais vous expliquer. Je fais partie du Peuple des Toits. »

« Le Peuple… quoi ? Je n’en ai jamais entendu parler. »

« Personne n’a entendu parler de nous, car personne ne connaît notre existence. Cependant, nous existons bel et bien, et nous vivons sur les toits. Voyez-vous, à l’origine, nous étions des vagabonds, des clochards, des mendiants. Enfin, des miséreux qui traînaient dans les rues de cette ville, en essayant de survivre avec désespoir. Un jour, quelques-uns d’entre eux ont eu l’idée de trouver refuge sur les toits. Là, ils savaient que personne n’irait les poursuivre. Ils se sont installés là, et ils ont même créé un nouveau peuple, avec des familles, avec des clans, avec des règles. Ensuite, il s’est produit un phénomène étrange et que je ne saurais vous expliquer : de génération en génération, on constatait une sorte de mutation, physique et morale. Ces hommes qui vivaient sur les hauteurs se sont peu à peu transformés pour devenir… ce que je suis : une créature effrayante pour vous. Et nous mangeons de la viande humaine, parce que c’est devenu un besoin pour nous. »

« Mais vous dites nous. Alors, vous êtes nombreux ? »

« Ah oui, après des générations de survie, puis de développement, nous sommes devenus assez nombreux. Au fur et à mesure que la mutation de notre race s’opérait, les clans étendaient leur domaine. Maintenant, vous pouvez calculer que sur dix toits parisiens, un au moins abrite une famille du Peuple des Toits. Nous ne sommes plus quelques miséreux réfugiés : notre peuple est aujourd’hui une véritable nation, avec sa propre culture, son propre territoire. »

« Mais ce que vous me racontez est impossible : des gens qui vivent sur les toits depuis des siècles… Quelqu’un vous aurait vus ! »

« Oui, quelques-uns nous ont vus. Il leur est arrivé… ce qui vient d’arriver à cet homme. Tous ceux qui découvrent notre existence sont destinés à mourir. Quant aux autres, ils ne savent rien. Ils vivent sans se douter qu’un peuple entier bouge au-dessus de leurs plafonds. Au fil des générations, nous avons acquis une technique parfaite pour exister sans être repérés. Nous nous déplaçons pendant la nuit. Nous passons d’un toit à l’autre. Nous connaissons chaque gouttière, chaque façade, chaque cheminée. Tout cela peut vous paraître incroyable, mais nous le faisons. Et si vous en voulez une preuve, regardez-moi : si je n’avais pas voulu attirer votre attention, jamais vous n’auriez soupçonné ma présence sur votre toit. »

« Eh bien, justement, pourquoi vouliez-vous communiquer avec moi ? »

« Pour vous prévenir : allez-vous en ! Enfuyez-vous de cette ville : vous êtes en danger. »

« De quel danger parlez-vous ? »

« C’est simple : le Peuple des Toits a décidé de conquérir Paris. Pour cela, tous les clans ont conclu une alliance. Le motif invoqué est qu’ils désirent venger les injustices dont leurs ancêtres furent victimes. Alors, ils ont préparé un plan et ils vont bientôt le mettre à exécution. Dans quelques semaines, voire dans quelques jours, le Peuple des Toits va sortir de ses cachettes, en partant de centaines d’endroits différents, et déferler sur la ville. Tous les habitants seront tués, et ensuite dévorés. Je vous assure qu’ils n’auront pitié de personne. »

« Mais alors, vous-même… »

« Je refuse de participer à ce crime. Peu m’importe que mes ancêtres aient été maltraités : je ne veux pas participer à ça. Quand j’ai vu que vous veniez vous installer sous ce toit, j’ai essayé de vous appeler, pour vous alerter. Enfuyez-vous, Monsieur ! Partez avant qu’il soit trop tard ! »

Tout cela était trop pour moi. L’odeur âcre du sang, l’odeur écoeurante du cadavre. Et la vision terrifiante de cette créature inhumaine. Ce cauchemar avait assez duré. Je fis demi-tour pour m’éloigner.

« Monsieur, je vous en supplie, enfuyez-vous ! Je ne vous ai pas menti : vous êtes en danger de mort, comme tous les autres ! Enfuyez-vous ! »

Je me laissai tomber à travers la trappe et la refermai derrière moi. Un soupir de soulagement m’échappa en retrouvant la chambre. Ouf, tout redevenait normal autour de moi.

Je me jetai sur le lit en essayant de me calmer. Quel cauchemar affreux… Je me demandais pourquoi je venais de le faire. Je ne trouvais rien dans mes souvenirs qui aurait pu expliquer une hallucination aussi abominable. Que m’arrivait-il ? Étais-je en train de perdre la raison ? Je ne bougeai plus du lit jusqu’au lendemain, sans même me lever pour manger.

La nuit étant passée, je renonçai à me rendre à l’université. Je consacrai la moitié de la journée à déambuler dans Paris. J’entrai aussi dans des tavernes pour m’offrir quelques bières, moi qui ne buvais jamais. Les serveuses, des filles peu farouches, se moquaient de moi en voyant la tête effarée que j’affichais. Si elles avaient su le cauchemar que j’avais fait la veille…

En milieu d’après-midi, je remontai sur la butte de Belleville et retrouvai l’immeuble et la chambre nichée entre la terre et le ciel. J’ôtais le manteau, quand un bruit résonna sur le toit. Cette fois, plus question de m’enfuir : je voulais savoir.

Je remis la chaise pour atteindre la trappe, que j’ouvris. Et je me hissai à nouveau sur les briques. Le vertige. Les toits. Le ciel. Au loin, la silhouette de la tour Eiffel. Je cherchai ce qui avait pu produire le bruit et je vis, un peu plus loin, quelque chose jeté en travers de la toiture. Tremblant de peur, je me mis à marcher. Quand je fus tout près, l’horreur me tétanisa : c’était un cadavre, étendu sur le dos, la bouche ouverte. Je le reconnus tout de suite : c’était le corps de la créature que j’avais rencontrée, ou crus rencontrer, la veille. Le garçon était mort.

Bien sûr, c’était affreux. Mais l’épouvante qui me saisissait tenait à autre chose : c’est qu’il n’était pas mort par accident. On l’avait tué. Ses blessures me l’indiquaient clairement. Ensuite, je n’avais pas besoin de réfléchir sur le pourquoi de cet assassinat. L’évidence s’imposait d’elle-même : on l’avait tué pour le punir. C’était sa punition pour m’avoir parlé, pour m’avoir révélé ce que je n’avais pas à savoir.

Je relevai la tête. Je ne voyais rien d’autre que des toits, et des toits, jusqu’à l’horizon, et tous vides, et tous déserts. Pourtant, je sentais, oui, je sentais presque physiquement des regards posés sur moi. Des regards hostiles. Des regards menaçants. Je n’apercevais personne, mais je devinais bel et bien des présences sur les toits environnants. Affolé, je tournai les talons. Plus question d’avoir peur de tomber !

Je courus sur les briques pour rejoindre la trappe. Quand je la vis, la surprise et la terreur m’envahirent : elle était fermée ! Impossible : je l’avais laissée ouverte en montant. Ainsi donc, quelqu’un l’avait refermée, pendant que je regardais le cadavre. J’étais bloqué sur le toit, sans aucune issue pour m’échapper. Terrifié, je me mis à tirer sur la trappe de toutes mes forces.

« Au secours ! Au secours ! »

Et pendant que j’essayais d’ouvrir la trappe avec l’énergie du désespoir, je sentais les présences hostiles et menaçantes qui m’encerclaient et s’approchaient inexorablement.

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La Piste de Santa Fé (troisième partie)  (Chroniques étranges) posté le jeudi 05 novembre 2009 10:52

 

Bringuier parcourut la plaine pendant une journée et une nuit entières. Au petit matin, il trouva les restes d’un feu de camp rapidement éteint. Il comprit que Kennedy était passé par là, et qu’il ne devait pas être bien loin. Il vérifia que son fusil était chargé avant de continuer.

Les traces menaient jusqu’à une butte herbeuse. Il mit pied à terre. Lentement, veillant à ne pas faire de bruit, il rampa pour monter jusqu’au sommet. De là-haut, il aperçut la plaine. Et puis un arbre, isolé dans l’immensité. Et juste à côté, un cheval. Sans aucun doute, il venait de découvrir le repaire de Kennedy. Mais où était ce dernier ?

Il n’allait pas tarder à le savoir. Un objet dur s’enfonça brusquement dans son dos. Il reconnut instantanément le canon d’un fusil.

« Ne bougez pas », dit une voix.

Bringuier se sentit très en colère contre lui-même : il venait de tomber dans un piège grossier, comme un gamin.

« Retournez-vous lentement. »

Il s’exécuta. Évidemment, c’était Kennedy qui le mettait en joue. Le monstre eut un sourire, qui était davantage un rictus affreux.

« Vous me cherchiez ? Eh bien, vous venez de me trouver. À dire vrai, je me doutais un peu que vous seriez le seul à oser vous lancer à ma poursuite : les autres étaient trop effrayés. »

« Kennedy, je vous en supplie, essayez de comprendre : vous n’avez rien à faire dans ce monde. Vous êtes un mort et vous devez retourner parmi les morts. Ici, vous représentez un danger. »

« Tsst, tsst, c’est vous qui me dites cela ? Allons, debout, et mettez-vous en marche. Puisque je savais que vous me poursuiviez, je vous ai préparé une petite surprise. »

Bringuier obéit. Avec le fusil braqué sur lui, il descendit la butte. Ses bottes foulèrent l’herbe de la vaste prairie. Quand il approcha du campement qu’il avait repéré, il s’arrêta. Stupéfait. En fait, il croyait être victime d’une hallucination.

Mais il ne s’agissait pas d’un mirage. L’image qui lui apparaissait était réelle. Le cheval de Kennedy était immobilisé sous l’arbre. Et juste au-dessus, une corde pendait à la grosse branche. Une corde qui s’achevait sur un énorme nœud coulant. Il comprit alors les intentions du fantôme.

« Voyons, pourquoi… ? »

« Et pourquoi pas ? Ne me cherchiez-vous pas pour me faire la même chose ? »

« Mais je vous ai sauvé de la corde ! »

« Et vous me poursuiviez pour m’y renvoyer. Parce que vous saviez, n’est-ce pas, que c’était le seul moyen de me neutraliser ? Je suis un fantôme et les balles n’ont aucun pouvoir sur moi, pas plus que les flèches ou les boulets de canon. La seule manière de me renvoyer en enfer est d’employer la méthode qui vous a permis de m’en faire sortir : une corde. Alors, vous me pourchassiez pour me pendre à nouveau. Mais c’est moi qui vous ai surpris. »

« Voyons, Kennedy, toute la cavalerie va être alertée et va se lancer à votre poursuite. »

« Et que pourront-ils faire contre moi ? Me tuer ? Je suis déjà mort. Je n’ai rien à craindre des vivants. Je pourrai m’emparer de l’Amérique entière. »

« Après m’avoir pendu ? »

« Je n’ai guère le choix. À moins que… »

« À moins que… ? »

« Eh bien, il y aurait une possibilité de nous épargner cette scène pénible : joignez-vous à moi. Venez avec moi pour conquérir le monde. »

« Moi, devenir le complice d’un monstre ? Vous n’y pensiez pas, j’espère ! »

« Si, si, j’y pensais même sérieusement. Allons, M. Bringuier, arrêtez de faire l’innocent. Je vous ai reconnu. Je vous ai démasqué. Pas tout de suite, car mes assaillants m’avaient laissé dans un triste état. Mais hier, quand vous m’êtes apparu dans le chariot et que j’ai vu votre visage, et vos yeux. Surtout vos yeux. J’ai compris. »

« Vous avez compris quoi ? »

« M. Bringuier, ayez le courage de vous accepter pour ce que vous êtes. Et vous êtes ce que je suis : un mort. Oui, vous êtes un fantôme. Tout comme moi. »

Bringuier frissonnait en se voyant découvert. Lui qui avait mis tant d’acharnement à cacher son secret… Pour la première fois, il avait en face de lui quelqu’un qui savait ce qu’il était.

« Me serais-je trompé ? » dit la voix ironique de Kennedy.

Alors, Bringuier se décida enfin à jeter le masque.

« Non. Non, vous ne vous trompez pas. Je suis un fantôme. Mon histoire est d’ailleurs assez proche de la vôtre. En 1851, il y a eu un coup d’état en France. Je m’y suis opposé, avec quelques autres. Les soldats de Napoléon III nous ont alignés contre un mur et nous ont fusillés. Tous mes camarades sont morts. Et moi… Eh bien, pour dire la vérité, je suis mort aussi. Mais par un phénomène que je ne pourrais expliquer, j’ai ouvert les yeux dans la charrette qui emportait les cadavres vers la fosse commune. J’ai sauté à terre et je me suis enfui. J’étais devenu un fantôme. Oui, on m’avait bel et bien tué, mais au lieu de partir vers l’enfer, j’étais resté parmi les vivants. Incompréhensible. Mais c’était ainsi. »

« C’est alors que vous avez décidé de venir en Amérique ? »

« Oui. Je me voyais contraint d’exister parmi les vivants, moi, le fantôme. C’est pourquoi j’ai préféré franchir l’Atlantique. Je cherchais un endroit où personne ne me connaîtrait. »

« Et vous avez failli réussir. Sauf que vous êtes tombé sur… moi. Ou plutôt que je suis tombé sur vous. Allons, M. Bringuier, vous allez vous joindre à moi et partager mes aventures, parce que c’est l’issue la plus logique pour des… êtres comme nous. »

« Je vous répète qu’il n’en est pas question. »

« Enfin, essayez de comprendre : vous êtes un mort. Les vivants ne vous accepteront jamais parmi eux. Ils vous rejetteront toujours. Vous ne leur devez rien. Tenez, ces braves gens de la caravane : ils sont bien gentils et amicaux, n’est-ce pas ? Mais s’ils apprenaient ce que vous êtes, ils vous chasseraient avec horreur. »

« Ce n’est pas une raison pour leur faire du mal. Or, votre but est bien celui-là. C’est vrai que les vivants ne m’accepteront jamais. Mais je refuse de nuire à quiconque. »

« Est-ce bien réfléchi ? »

« Très bien réfléchi. »

« Votre candeur vous perdra. Tant pis, veuillez monter sur ce cheval. »

Bringuier obéit et se retrouva sur le dos de l’animal.

« Maintenant, veuillez prendre le nœud de cette corde et le mettre autour de votre cou. »

Sous la menace du fusil, Bringuier s’exécuta encore. Il se vit avec la corde au cou. La corde qui pendait à la grosse branche. Il lui semblait revivre la scène de l’avant-veille. Avec la différence, capitale, que c’était lui qu’on allait pendre.

« Une dernière fois, acceptez-vous de vous joindre à moi ? »

« Non, je refuse, et je vous conjure de renoncer à vos projets : vous avez fait assez de mal. »

« C’était votre dernière chance, je le regrette… »

Kennedy tira un coup de feu en l’air. Le cheval eut un sursaut, puis s’en alla au galop. Bringuier se sentit tomber et la corde se referma autour de son cou, le broyant de façon affreuse. Il se débattit avec désespoir, agita les jambes. Mais il n’y avait aucune possibilité de se libérer. Ensuite, ses yeux se fermèrent, et il plongea dans une obscurité affreuse. Celle de la mort…

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Dans l’immensité de la plaine, il y avait un arbre, avec une corde attachée à la branche principale. Et le corps de Bringuier y était suspendu. Un vent léger venait plisser ses vêtements.

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Il ouvrit les yeux. D’abord, une image brouillée. Puis de plus en plus claire. Naturellement, il s’attendait à se retrouver en enfer. Or, quand sa vue s’éclaircit, il eut la surprise de reconnaître le décor qu’il venait de quitter : la vaste plaine. Et il réalisa qu’il était adossé à l’arbre auquel il venait d’être pendu. Que se passait-il ?

Soudain, un visage apparut, et il le reconnut à l’instant.

« Stewart… »

« C’est moi, mon cher. J’ai l’impression que je suis arrivé juste à temps. Au convoi, on m’a raconté la scène assez extraordinaire qui s’y est déroulé et on m’a dit que vous étiez parti à la poursuite de ce… fantôme, puisque c’est ainsi qu’on me l’a décrit. Alors, je me suis lancé à votre recherche. Et je viens de vous retrouver… en train de vous balancer au bout d’une corde. Une corde que j’ai coupé avec une balle bien placée. On peut dire que vous avez eu de la chance. »

« Merci… Merci de m’avoir sauvé. »

« Il n’y a pas de quoi : cela m’aurait embêté d’avoir chevauché aussi longtemps pour rien. Et maintenant, si vous m’expliquiez enfin ce qui arrive. J’avoue que je peine à croire l’histoire invraisemblable qu’on m’a racontée au convoi. »

« Je vous promets de vous expliquer, mais plus tard : pour l’instant, nous devons absolument le rattraper. »

« Vous parlez de ce… Kennedy ? Celui qu’on m’a présenté comme un horrible fantôme. »

« Oui, nous devons le rattraper avant qu’il ait fait du mal à d’autres personnes et le mettre hors d’état de nuire. »

« Mais comment ? D’après ce qu’on m’a dit, les balles ne l’atteignent pas. »

« Simplement en le pendant au bout d’une corde. C’est ainsi que je l’ai malheureusement ramené de l’enfer et c’est ainsi que nous pouvons l’y renvoyer. J’ai besoin de vous : tout seul, je n’y arriverai pas. Acceptez-vous de m’aider ? »

« Je ne devrais pas… Mais vous êtes le premier homme que je descends vivant d’une potence. Je suppose que cela mérite un petit effort. Pourrez-vous monter à cheval ? »

« Il le faudra. »

Bringuier retrouva son cheval derrière la butte et monta sur la selle. Ensuite, Stewart et lui-même s’élancèrent au galop dans la vaste plaine. Sous le ciel infini, ils chevauchaient. À la poursuite d’un fantôme.

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Ils chevauchèrent ainsi pendant quarante-huit heures. Quand la nuit tombait, ils s’arrêtaient et dressaient un campement improvisé. Sur un petit feu de brindilles, ils faisaient cuire des haricots et chauffer du café. Bringuier angoissait en constatant que leurs provisions étaient plutôt maigres. Bientôt, leurs sacoches seraient vides. Leur expédition n’avait vraiment pas été organisée. Heureusement, Stewart et lui-même étaient de bons chasseurs et ils trouveraient sans doute de quoi s’alimenter.

Au petit matin, ils dispersaient les cendres du feu à coups de bottes et ils sautaient en selle pour repartir. Stewart riait beaucoup. Il paraissait prendre cette aventure comme un amusement. Cela laissait Bringuier perplexe : ils poursuivaient un homme pour le pendre. Que pouvait-il y avoir d’amusant ?

Le troisième jour, ils s’arrêtèrent brutalement en apercevant une colonne de fumée qui s’élevait vers le ciel en partant de derrière une butte.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Bringuier.

« Eh bien, répondit Stewart, je suis passé par ici, voilà quelques jours, et il me semble qu’il y avait un campement indien. Ce sont des Cheyennes. On les appelle ainsi car leurs ennemis les accusent de manger du chien. »

« Est-ce vrai ? »

« Avec les Indiens, il est toujours difficile de savoir ce qui est vrai ou pas : ils répondent rarement aux questions des étrangers. »

« En attendant, je crains le pire », dit Bringuier.

Ils se remirent à galoper. Quand ils furent au sommet de la butte, ils constatèrent que le pire venait effectivement de se produire. Ils apercevaient un campement indien, dévasté. Quatre tentes brûlaient en dégageant une épaisse fumée noire. Tout autour, ils voyaient des cadavres d’Indiens. Un véritable massacre.

« Vous pensez que c’est l’œuvre de Kennedy ? » demanda Stewart.

« Aucun doute à ce sujet. Ce monstre a tenu parole et il a commencé à semer la mort sur le territoire. C’est terrible : les Indiens vont vouloir se venger et ils vont attaquer la caravane. Il va encore et encore y avoir des victimes. Nous devons absolument rattraper Kennedy avant qu’il soit trop tard ! »

Ils se remirent à galoper. Tout à coup, Stewart s’arrêta en plein élan.

« Que vous arrive-t-il ? » interrogea Bringuier.

« Il m’arrive que j’ai vraiment été un idiot ! Nous cherchons Kennedy, alors que nous pourrions le retrouver facilement. »

« De quelle manière ? »

« Je suppose qu’il doit avoir la même quantité de vivres que nous, c’est-à-dire fort peu. Tout comme nous, il doit trouver de quoi manger. Or, la source de nourriture la plus simple dans l’Ouest, ce sont les troupeaux de bisons. Justement, j’en ai aperçu un vers le nord. Je suis certain qu’il doit se diriger vers là-bas. »

« Voilà qui paraît logique. Alors, suivons-le. »

Ils galopèrent vers le nord.

En effet, deux heures plus tard, ils aperçurent un troupeau de bisons qui s’étirait jusqu’à l’horizon.

« Kennedy doit être par là. Trouvons-le. »

Ils chevauchèrent en faisant le tour de l’imposant rassemblement de bêtes. Soudain, Bringuier vit des traces par terre.

« Il n’est plus très loin. Faisons attention… »

Fusil à la maison, ils avancèrent au trot. Puis Stewart fit signe d’arrêter.

« Je sens une présence devant nous. Prenez sur la gauche et j’irai sur la droite. Ainsi, il ne pourra pas nous échapper. »

« N’oubliez pas que les balles ne peuvent pas le tuer, souffla Bringuier. Il faudra absolument l’assommer avant qu’il ait pu s’enfuir. »

Ils mirent pied à terre. Le dos penché, le fusil en avant, ils se mirent à avancer en faisant le moins de bruit possible. Le martèlement du troupeau de bisons résonnait au loin, comme provenant de l’enfer, lui aussi.

Ils trouvèrent Kennedy. Celui-ci était à plat-ventre, le fusil braqué, visiblement sur le point d’abattre un buffle. Bringuier s’approcha doucement sur la gauche, Stewart sur la droite. Quand ils furent assez près, ils se précipitèrent. Bringuier laissa tomber la crosse de son arme sur la nuque de l’homme, l’assommant proprement.

« Voilà ce qui s’appelle prendre quelqu’un par surprise », ricana Stewart.

« Ne perdons pas de temps. Nous n’avons que quelques minutes avant qu’il reprenne connaissance. S’il se réveille avant que nous l’ayons pendu, cela pourrait se révéler dangereux pour nous. »

Ils soulevèrent le corps inanimé et le chargèrent sur le dos d’un cheval, en travers. Ensuite, ils s’en allèrent à travers la plaine, à la recherche d’un arbre. Ils en trouvèrent un, avec une branche basse, suffisamment forte pour supporter le poids d’un homme.

Quand Kennedy rouvrit les yeux, il constata qu’il avait les mains liées derrière le dos. Aucun moyen pour lui d’attaquer ses deux agresseurs. Ses yeux se posèrent sur Bringuier avec surprise.

« Je vous croyais pendu… » dit-il de cette voix étrange qu’il avait encore.

« Je l’ai été. Mais tout comme vous, j’ai la peau dure. »

« Vous m’avez donc rattrapé… »

« Oui, et je vais enfin réparer la faute impardonnable que j’ai commise. Je vais vous renvoyer chez vous, en enfer. Ainsi, vous ne pourrez plus faire de mal à personne. »

Bringuier et Stewart empoignèrent leur captif et le forcèrent à monter sur un cheval. La corde était déjà attachée à la branche. Le nœud coulant était prêt. La même scène sinistre se répétait pour la troisième fois.

« Vous commettez une folie, dit Kennedy, une incroyable folie. Je vous redis que vous appartenez à la même catégorie que moi : les morts. Vous êtes un mort, comme moi. Les vivants ne vous accepteront jamais. »

« Je le sais, mais je refuse de devenir un monstre et de faire du mal à des gens. »

« Enfin, les vivants ne vous montreront aucune gratitude pour ce que vous faites en ce moment ! Ces braves pionniers de la caravane vous haïraient s’ils savaient ce que vous êtes réellement. Vous pouvez les sauver, et les sauver à nouveau, ils vous rejetteront toujours. Pour eux, vous êtes un fantôme ! Votre place est avec moi. Venez avec moi. »

« Tout ce que vous dites, Kennedy, confirme que je prends la bonne décision, même si elle est terrible. »

« Vous le regretterez, Bringuier, vous le regretterez, vous le regretterez ! »

Stewart tira un coup de feu en l’air. Le cheval sursauta et partit au galop. Le corps de Kennedy tomba, tressauta, s’agita pendant un long moment. Et puis, il s’immobilisa, se raidit.

Bringuier se sentait à la fois horrifié et soulagé. Horrifié parce qu’il venait de pendre un homme pour la première fois. Soulagé parce qu’il venait enfin de renvoyer vers l’enfer ce fantôme, ce monstre qu’il avait involontairement ramené chez les vivants.

« Eh bien, dit Stewart, ce triste individu a eu son compte. Le voilà rendu au Diable. Il ne pourra plus revenir dans notre monde. »

« Espérons-le, murmura Bringuier. Espérons-le… »

Au fond de lui-même, il se demandait si Kennedy était parti définitivement, ou s’il trouverait encore un moyen pour sortir de l’enfer.

Les deux hommes reprirent leurs chevaux et s’éloignèrent, laissant derrière eux le corps pendu à la branche.

  • * * * * * * * *

  • * * * *

Quand ils furent assez loin, Stewart s’adressa à son compagnon.

« J’espère que cette aventure vous servira de leçon, jeune homme. »

« De quoi parlez-vous ? »

« De ce que vous avez fait. Vous avez voulu rendre service à quelqu’un et vous avez provoqué le malheur de pas mal de personnes. Oh, je sais bien que c’était involontaire de votre part. Mais j’espère que vous ne recommencerez pas. La prochaine fois que vous verrez un homme sur le point de se faire lyncher, passez votre chemin. Tâchez de vous occuper de ce qui vous regarde, et de rien d’autre. Sachez une chose : tous les malheurs du monde viennent des gens qui veulent rendre service à leurs voisins. Si chacun s’occupait de ses affaires, et pas de celles des autres, l’humanité se porterait beaucoup mieux. »

« Merci pour ce cours de philosophie, grinça Bringuier. Maintenant, allez-vous m’accompagner ? »

« Non. J’avoue qu’après ce que je viens de vivre, un peu d’air pur me fera du bien. Je vais partir vers le sud. Bon voyage, M. Bringuier, et n’oubliez pas mon conseil. »

Stewart éperonna son cheval pour s’en aller. Bringuier le regardait s’éloigner, comme fasciné par le dos de cet homme.

Il hésitait. Depuis plusieurs jours déjà, il avait des soupçons. Allait-il… ? Tant pis, il voulait en avoir le cœur net. Lentement, il sortit le fusil de l’étui, vérifia qu’il y avait bien une cartouche. Puis il épaula, en visant le dos. Une ultime hésitation. Ensuite, il appuya sur la détente. Le coup de feu claqua.

Alors, il sut qu’il ne s’était pas trompé. Stewart venait d’arrêter brusquement son cheval. La balle l’avait traversé. Le projectile avait traversé son corps, sans lui faire le moindre mal. Il se retourna enfin, et il éclata de rire. Un rire étrange, caverneux. Un rire qui semblait provenir du fond de la terre.

« Alors, jeune homme, vous avez fini par comprendre ? »

« Je m’en doutais depuis le début, mais je n’en étais pas sûr. Et s’il n’y avait pas eu ce Kennedy, je n’aurais pas osé faire ce que je viens de faire. Ainsi donc, M. Stewart, vous êtes un… fantôme ? »

« Tout à fait. Comme Kennedy. Et comme vous-même. »

« Et vous êtes un monstre, comme Kennedy ? Êtes-vous sur la terre pour faire du mal aux vivants ? »

« Qui sait, mon cher ami, qui sait ? Je vous répondrai si nous nous revoyons un jour. »

Stewart se remit à avancer, au trot, puis au galop. Et soudain, sa silhouette, ainsi que celle de son cheval, disparut dans la vaste plaine. Il venait de se volatiliser.

Perplexe, Bringuier rangea son cheval. Cette étrange aventure n’avait pas fini de tournoyer dans son esprit. Naturellement, il n’avait aucun moyen de se lancer à la poursuite de Stewart. Alors, il éperonna son cheval et repartit vers le sud. Là-bas, la Piste de Santa Fé l’attendait, avec sa longue caravane en route pour l’Ouest.

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La Piste de Santa Fé (deuxième partie)  (Chroniques étranges) posté le lundi 02 novembre 2009 16:29

 

Bringuier retrouva vite la piste et la caravane. Naturellement, il cherchait un médecin. Seulement, le convoi n’en comptait qu’un : celui fourni par l’armée, qui s’occupait de la protection des pionniers. Il guida donc son cheval vers l’emplacement des militaires. Les soldats de la cavalerie, portant la casquette, la petite vareuse bleue et la poudrière en bandoulière, regardèrent approcher avec surprise ce cheval monté par deux hommes. Bringuier s’approcha d’un chariot plus petit que les autres.

« Je veux parler au major Evans. C’est important. »

Quelques secondes plus tard, la tête du major, médecin militaire, apparut près du conducteur. Il ne dissimula pas son étonnement : c’était bien la première fois que Bringuier lui adressait la parole depuis le départ. D’habitude, ce Français énigmatique restait à l’écart.

« Vous avez besoin de moi ? »

« Oh, il ne s’agit pas de ma personne. C’est pour cet homme : il vient d’échapper à la mort. »

Le docteur fit arrêter le chariot et sauta à terre. Bringuier lui raconta rapidement la scène à laquelle il venait de participer. Evans fut sidéré.

« Eh bien, on peut dire que vous l’avez échappé belle ! Kennedy, c’est bien ainsi que vous vous appelez ? Venez, on va voir s’il vous reste des séquelles. »

Les deux hommes descendirent de cheval. Le docteur examina le cou de Kennedy. Son visage exprima un dégoût incroyable.

« Ah, c’est affreux : en effet, ils ont vraiment essayé de vous pendre ! La corde s’est profondément enfoncée dans les chairs. Je crains que vous gardiez des traces horribles toute votre vie. Vous avez eu de la chance : apparemment, M. Bringuier est arrivé juste à temps. Si j’en crois ce que je vois, c’est même miraculeux. Vous devriez être mort. »

« Je vous remercie, docteur, mais je me sens très bien. Pour ce qui est des traces sur le cou, elles ne m’empêcheront pas de marcher. »

« Je vais néanmoins vous faire un examen plus complet. Montez dans le chariot. »

Kennedy s’exécuta et disparut sous la bâche. Le major le suivit.

Bringuier soupira en se disant qu’il venait, bien malgré lui, de vivre un événement sortant de l’ordinaire. Il aurait une histoire à raconter pendant les soirées autour d’un feu de camp. Il remonta sur le cheval et s’éloigna. En effet, sa présence ne s’imposait plus…

Le lendemain matin, la caravane se remettait en marche. Crissement des roues. Claquement des bâches. Bringuier ramassait ses affaires et sellait son cheval quand il vit approcher un soldat au grand galop.

« Monsieur, Monsieur ! Venez. Le major vous demande de venir tout de suite ! »

En fait, il avait presque oublié l’événement de la veille. Perplexe, il remonta en selle et se dirigea à nouveau vers l’arrière du long convoi. Pourquoi l’appelait-on ? Il allait le savoir, car le docteur Evans l’attendait, en blouse blanche, les poings sur les hanches. Bringuier mit pied à terre.

« Eh bien, que se passe-t-il ? »

« Ce serait à moi de vous poser la question ! » répliqua le docteur.

« Je ne comprends pas… »

« C’est moi qui ne comprends pas, et je comptais sur vous pour m’expliquer. »

« Vous expliquer quoi ? »

« Bien, puisque vous insistez, je vais vous dire les choses en articulant les mots : qui est cet homme ? Je veux parler de ce Kennedy que vous m’avez amené hier soir. »

« Je vous l’ai dit : c’est un homme qui a failli se faire lyncher. Je suis arrivé juste à temps pour mettre en fuite les lascars qui voulaient le tuer. Ensuite, je vous l’ai amené pour que vous soigniez sa blessure. Tout cela me paraît limpide. Où est le problème ? »

« Le problème ? Eh bien, le problème est que je ne peux soigner un homme que s’il est vivant ! »

« Kennedy est vivant, non ? »

« C’est précisément la question que je me pose depuis hier soir ! »

« Voyons, vous l’avez vu marcher, vous l’avez entendu parler : il est donc vivant. »

« Je vous demande pardon, M. Bringuier, mais en tant que médecin, j’ai une autre définition de la vie : un homme est vivant lorsque son cœur bat. Celui de Kennedy ne bat pas. J’ai passé la nuit à essayer de l’entendre, et je n’ai rien entendu. Son cœur ne bat pas. D’autre part, un homme est vivant lorsque son pouls bat : j’ai passé la nuit à tenter de le sentir et je ne l’ai pas senti. Il n’a pas de pouls, tout simplement. Et son cœur ne bat pas. Médicalement, cet homme n’est pas vivant ! »

« Voyons, docteur, c’est absolument impossible. Il est vrai qu’il a été gravement blessé par la corde. Mais je l’ai relevé, j’ai marché avec lui, je lui ai parlé… »

« Je me contente de vous dire ce qui est : médicalement parlant, M. Kennedy est mort. En fait, je me demande simplement comment il peut respirer et parler. En toute logique, il devrait être à l’état de cadavre. »

« Mais ce n’est pas un cadavre ! »

« Dans mon métier, j’ai vu pas mal de choses, mais ce Kennedy est vraiment un cas unique. »

« Et c’est moi que vous avez appelé ? »

« Bien sûr : c’est vous qui l’avez sauvé, non ? Vous pourriez peut-être lui parler et apprendre quelque chose qui m’aurait échappé. »

« Je veux bien essayer… »

Bringuier et le docteur montèrent sur le chariot. À l’intérieur, ils trouvèrent Kennedy, assis sur un tonneau. Bringuier s’immobilisa : l’homme qu’il avait secouru la veille avait changé pendant la nuit. À présent, il affichait un visage sûr de lui, presque arrogant. Et il y avait ses yeux. Ses grands yeux vides. Et pourtant, horriblement expressifs. En le voyant, on comprenait l’inquiétude du médecin…

« Kennedy, qui êtes-vous ? »

« Vous me demandez qui je suis ? Vous devriez le savoir, puisque vous êtes venu à mon secours. »

Sa voix était étrange : elle donnait presque l’impression de sortir d’une caverne. Mais Bringuier poursuivit.

« Je suis allé au secours d’un homme sur le point de se faire lyncher. Son identité, je ne la connaissais pas. Maintenant, je vous la demande. »

« Qu’est-ce que cela changera pour vous ? »

« Je vous ai sauvé la vie. Il me semble que cela me donne quelques droits. Je veux simplement savoir qui vous êtes. Voyons, le docteur me dit que votre cœur ne bat pas. Or, un homme ne peut pas vivre avec un cœur qui ne bat pas. Et vous paraissez aussi vivant que moi. »

Kennedy ne répondit pas. Il semblait absolument sûr de lui.

« Très bien, reprit Bringuier. À mon grand regret, je vais devoir appeler les soldats pour qu’ils vous arrêtent. Vous resterez prisonnier jusqu’à ce que vous acceptiez de répondre aux questions. »

À ce moment, la réaction de Kennedy fut pour le moins étonnante : il éclata de rire. Oui, un rire qui résonna dans le chariot et se répandit vers la plaine. Bringuier frissonna, et il se sentit envahi par un sentiment qu’il connaissait : la peur. En effet, le rire de Kennedy n’était pas normal. Il s’agissait d’un rire étrange, effrayant. En fait, le rire ne paraissait pas sortir de sa bouche : il donnait l’impression de provenir du fond de la terre.

Alors, le cœur de Bringuier se serrait. Il comprenait. Oui, il comprenait enfin. Le docteur avait raison : Kennedy n’était pas vivant. Il était mort.

Dans son esprit, la scène de la veille se remit à défiler, et il saisissait enfin ce qu’il s’était réellement passé. Oui, il avait vu Kennedy sur le point de se faire lyncher. Oui,  il était intervenu. Et c’est là qu’il s’était trompé. Il avait cru qu’il venait de sauver Kennedy de la mort. En réalité, et il le comprenait maintenant, il avait tiré une demi-seconde trop tard. Kennedy était déjà mort quand la balle avait coupé la corde.

Mais alors, cet homme qu’il avait relevé de l’herbe de la prairie… Il le savait, à présent. C’était un fantôme. Kennedy était un fantôme qu’il avait involontairement ramené de l’enfer. Quelle horreur…

Bringuier sortit aussitôt son revolver. Le Colt Navy fut braqué sur l’homme mystérieux.

« Ne bougez pas, ou je tire ! »

Le rire infernal redoubla.

« Vous voulez tirer sur moi ? Je vous en prie, faites-le. »

En entendant ces paroles, Bringuier se douta de ce qui allait arriver. Il appuya quand même sur la détente. Le coup de feu résonna. Mais Kennedy continua à rire comme un démon. La balle l’avait traversé ! Le projectile était passé à travers son corps sans lui causer le moindre mal ! Naturellement, puisqu’il s’agissait d’un fantôme…

« Kennedy… »

« Ah, ah, j’ai l’impression que vous regrettez maintenant de m’avoir sauvé. Tant pis pour vous. »

« Ne bougez pas, ou je vous tue ! »

« Vous ne pouvez pas me tuer : je suis déjà mort. Ah, ah, ah ! »

Et il sauta du chariot pour atterrir sur l’herbe. Le docteur s’était mis à crier :

« Abattez-le, abattez-le ! Ce n’est pas un homme, c’est un fantôme, c’est un monstre ! »

Les soldats en uniformes bleus arrivaient au grand galop. Devant Kennedy, ils braquèrent les fusils et tirèrent. Des dizaines de coups de feu. Mais c’était en vain : les balles traversaient le corps de Kennedy sans lui faire aucun mal. C’était un fantôme. Pendant que les balles le traversaient, il se mit à marcher vers les cavaliers. Quelques-uns, épouvantés, s’enfuirent en laissant tomber leur fusil.

Il en ramassa un. Puis il épaula et tira. Il tua un soldat. Ensuite, un deuxième. Ensuite, un troisième. Il en tua ainsi cinq ou six. Les survivants partirent, absolument épouvantés. Kennedy éclata à nouveau de ce rire caverneux et terrifiant. Il prit un cheval abandonné par son cavalier et monta dessus. Tranquillement, il se dirigea vers un chariot arrêté. Il s’empara d’une boîte de cartouches et d’une sacoche de poudre. Après quoi, il s’approcha du chariot du docteur.

« Merci, M. Bringuier, merci de m’avoir ramené de l’enfer. Grâce à vous, je suis parmi les vivants et tout m’appartient. Le Far West entier est à moi. Plaines, mines d’or, troupeaux de bisons, caravanes, tout m’appartient ! Personne ne pourra me tuer, puisque je suis déjà mort. Je pourrai m’emparer de tout. Encore merci, M. Bringuier ! »

Puis il éperonna le cheval et partit au galop. Sa silhouette disparut dans l’immense plaine.

Un silence effrayant s’abattit sur la piste et le convoi. Absolument atterré, Bringuier regardait les cadavres en uniformes bleus qui se détachaient sur le vert de la prairie.

« Tout est de ma faute, murmura-t-il. Tout est de ma faute… C’est moi qui ai ramené ce monstre de l’enfer. Et maintenant, il va parcourir l’Ouest en semant le malheur et la destruction… »

Il sauta du chariot et monta sur son cheval.

« Où allez-vous ? » s’écria le docteur.

« C’est moi qui ai commis la faute et c’est moi qui doit la réparer. Je dois rattraper ce Kennedy et le renvoyer là où je l’ai trouvé : en enfer. »

« Mais vous avez bien vu qu’il est invulnérable ! »

« Je dois le faire !

Il fit partir son cheval et s’éloigna au galop. Il galopait à travers l’immense plaine, à la poursuite d’un fantôme.

(À suivre...)

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La Piste de Santa Fé (première partie)  (Chroniques étranges) posté le mercredi 28 octobre 2009 21:57

     Le 15 avril 1855, un grand convoi de plusieurs dizaines de chariots quittait la ville d'Independence et s'élançait sur la piste de Santa Fé. En fait, cet événement marquait la fin d'une époque, car il s'agissait d'une des dernières grandes caravanes partant pour l'Ouest. Depuis 1825, des dizaines de gros convois avaient transporté des pionniers vers le soleil couchant. Le peuplement du Far West par des hommes blancs était déjà un phénomène concret et irréversible. Après 1855, les caravanes seraient plus réduites, et on verrait même des chariots tenter l'aventure en solitaire. Ce convoi marquait donc l'adieu au passé et le bonjour à un avenir qu'on espérait meilleur.

     Independence n'était rien d'autre qu'un faubourg de Kansas City. En raison de sa position géographique, il était devenu le point de rendez-vous et de rassemblement des candidats au départ pour l'Ouest. Ils arrivaient de partout, s'entassaient. Quand ils étaient assez nombreux pour former un convoi, ils partaient. La longue file de chariots blancs quittait le pays civilisé et s'engageait dans cette immense plaine qui ne portait pas encore de nom et qu'on appelait vaguement « Territoire Non-Organisé », ou plus simplement « Territoire Indien ».

     La piste de Santa Fé était une légende, mais en partie fausse. En fait, il y avait plusieurs pistes. De façon sommaire, on les regroupait en deux trajets. Quand on atteignait le fleuve Arkansas, il fallait choisir : ou bien, on continuait tout droit pour suivre la Route Cimarron, la plus rapide. Mais aussi la plus dangereuse, parce qu'elle traversait le désert : difficultés pour trouver de l'eau, et aussi rumeurs persistantes sur les attaques des Indiens. Ou bien, on bifurquait vers le nord pour emprunter la Route des Montagnes : plus longue, plus dure, mais aussi plus sûre. Parce qu'on trouvait de l'eau, et qu'on s'y sentait plus en sécurité. Les deux routes se rejoignaient ensuite, et la piste aboutissait au Nouveau-Mexique, à Santa Fé. Bien entendu, peu de chariots s'arrêtaient là : la plupart continuaient, pour rejoindre la Californie, la terre promise de l'époque.

     La piste de Santa Fé, une légende de l'Amérique. 1400 kilomètres de poussière, de fatigue et de cahots, mais aussi d'espoir, celui d'atteindre ce paradis appelé « Ouest ».

     En ce mois d'avril 1855, le grand convoi traversait donc la Plaine. Une longue file de plusieurs dizaines de chariots bâchés de blanc. Quelques-uns étaient tirés par des chevaux. Mais la plupart alignaient ce qu'ils pouvaient dans leur attelage : des boeufs, des vaches, des mules. Tout ce qui pouvait tirer était le bienvenu. Chaque chariot transportait l'entière fortune d'une famille : vêtements, nourriture, meubles, outils divers. Une vie complète qu'on avait entassée sur quatre roues. À bord des véhicules de bois, on entendait parler l'anglais, mais aussi le français, l'italien, et surtout l'allemand, une langue si répandue au Far West qu'elle faisait presque figure de langue officielle dans certains endroits. Dans le convoi, on célébrait des mariages, on fêtait des naissances. Chaque matin et chaque soir, le rythme des prières s'élevait vers le ciel. C'était une ville en mouvement, qui se déplaçait sous le regard blasé des guides barbus et taciturnes.

     Ainsi donc, en ce mois d'avril 1855, la longue caravane traversait la Plaine en direction de l'Ouest. Elle suivait la piste de Santa Fé.

                                                              * * * * * * * * *

                                                                    * * * * *

     Jean-Pierre « Ricky » Bringuier était monté sur une butte, d'où il observait le convoi. Il s'amusait à suivre les chariots du regard. Chacun soulevait de la poussière sur son passage. Un véritable nuage de poussière qui était presque devenu le compagnon de route de la caravane, tant il était permanent. Au loin, en levant la tête, il apercevait l'horizon infini.

     Bringuier se sentait bien. Le petit vent de la plaine lui confirmait qu'il ne rêvait pas : il était en Amérique, il était au Far West. La France et l'Europe étaient loin, désormais. Même ses petits emplois de New York et Saint-Louis semblaient loin. Il en était d'autant plus conscient que sa situation présente le lui rappelait à chaque seconde. En effet, toute sa fortune se trouvait sous ses fesses. D'abord, un cheval. Non pas un superbe destrier, mais un animal capable de galoper correctement. Ensuite, une selle de cuir. Une couverture roulée et attachée. Deux sacoches renfermant le nécessaire à une survie dans la plaine : petite poële, petite assiette, petite cafetière, petit gobelet, allumettes, sel, ficelle. À droite de la selle, un étui contenant un fusil à percussion Harpers Ferry, au canon si long que la crosse montait presque jusqu'à l'encolure du cheval, ainsi qu'une cartouchière.

     Si son équipement paraissait simple, son costume l'était bien plus : une paire de bottes, un gros pantalon, une grosse chemise canadienne et une grosse veste. Rien de bien élégant, mais tant pis : il avait sacrifié l'élégance pour s'assurer des vêtements solides qui ne le lâcheraient pas en plein voyage. Sur la tête, un chapeau texan à larges bords, plus larges que ceux de ses compagnons de route : il tenait à bien se protéger du soleil et de la pluie.

     Du reste, si son accoutrement ne respirait pas la prestance, cela n'empêchait pas les hommes de la caravane de lui lancer au passage des regards envieux. En effet, il portait, enfoncé sous le ceinturon, le rêve de tous les pionniers de 1855 : un Colt Navy, calibre 36. Il ne s'agissait pas d'une blague : le revolver s'appelait réellement ainsi, parce qu'on l'avait effectivement conçu pour le vendre aux officiers de la Marine. Seulement, le succès en armurerie avait été tel qu'il était devenu l'arme favorite des pionniers de la Frontière. Et Bringuier en possédait un. De même qu'un grand couteau, également glissé sous le ceinturon, et employé à tous les usages imaginables : chasse, cuisine, rasage, etc.

     Ainsi était Bringuier, et ainsi se tenait-il sur la butte, regardant passer la caravane. Au loin, l'Ouest l'appelait.

                                                                      * * * * * * * * *

                                                                            * * * * *

     « Voilà un beau spectacle, n'est-ce pas ? » dit une voix.

     Bringuier sursauta, avant de soupirer. C'était Stewart qui venait de surgir à côté de lui, sur son cheval. Et c'était son jeu favori, à M. Stewart : il s'amusait à apparaître et disparaître brusquement, comme un fantôme. De toute évidence, il le faisait exprès : il s'agissait d'une manière de déstabiliser  les gens. Et ça marchait : parce qu'il entretenait ainsi un personnage fait de mystère. Oui, Stewart était mystérieux : il semblait tout savoir sur tout le monde, y compris des détails lointains. Mais personne ne savait rien de lui. En discutant avec les voyageurs, Bringuier avait découvert qu'on ignorait s'il était parti d'Independence ou s'il avait rejoint le convoi ensuite. D'autre part, son accent n'était pas américain, pas plus que canadien ou britannique. Bref, personne ne savait qui était Stewart.

     « Beau spectacle, en effet. Mais combien arriveront-ils en Californie ? Je crois que pas mal se décourageront. »

     « Oh, la plupart y arriveront. Sachez que ces gens marchent avec l'espoir : c'est ce qu'on a inventé de mieux. Peut-être seront-ils déçus à l'arrivée, mais personne ne pourra leur enlever les jours d'espoir qu'ils vivent. Et vous-même, vous allez en Californie ? »

     « Je ne sais pas. »

     « Vous savez tout de même où vous allez ? »

     « Pour être franc, non. J'ai décidé de partir vers l'Ouest. Quand j'aurai trouvé un endroit qui me plaît, je m'arrêterai. »

     « Voilà un plan qui en vaut un autre. M. Bringuier, je dois vous le dire sans détour : vous me plaisez. Depuis que j'ai rejoins ce convoi, je vous observe... »

     « Ce n'est pas poli d'observer les gens ! »

     « Peut-être, mais au Far West, ça peut être utile, et je vous conseille de vous en rappeler. Bref, je vous ai observé, et vous soulevez mon admiration : vous ne buvez pas, vous ne fumez pas, vous ne chiquez pas, vous fuyez les cartes, et vous restez à l'écart des femmes. Bravo. Ce sont des hommes tels que vous qui contribuent à bâtir la nouvelle nation américaine. »

     « Heu, j'ai cru sentir une nuance d'ironie dans votre voix ! »

     « Et vous avez bien senti. Bon, je plaisantais, naturellement. En fait, j'essayais de déterminer ce que vous êtes venu faire dans l'Ouest. Que fuyez-vous, M. Bringuier ? »

     « Qu'est-ce qui vous fait penser que je fuis quelque chose ? »

     « Eh bien, précisément le portrait que je viens de faire de vous. Un homme instruit, cultivé et bien élevé n'a pas besoin de se perdre dans l'Ouest pour gagner sa vie. Vous êtes Français, n'est-ce pas ? Votre accent l'indique. Vous deviez avoir de bonnes raisons pour quitter ce beau pays qu'est la France. »

     « De très bonnes, oui. Disons que l'atmosphère politique devenait nocive pour moi. »

     « Politique ? Ah, je comprends : ce brave Napoléon III vous recherche pour vous fusiller ! »

     « Peut-être pas pour me fusiller. Mais il est certain que mon nom doit figurer parmi les premiers sur la liste des personnes recherchées. »

     « Ainsi donc, vous faisiez partie de ces Français qui s'opposèrent au coup d'état de 1851 ? »

     « C'est exact. Mais je crois nécessaire de mettre les choses au point : sur le bateau qui me faisait traverser l'Atlantique, j'ai évacué tout cela. La France est le passé. Mon avenir est là-bas. »

     Il désignait l'horizon.

     « Quand j'ai débarqué à New York, je n'avais que cette idée en tête : partir pour l'Ouest. J'ai travaillé à New York, à Cincinnati, à Saint-Louis. Quelqu'un m'a surnommé « Ricky », sans que je sache d'où il sortait ce diminutif, qui est presque devenu mon prénom officiel. J'ai occupé les emplois les plus ingrats : palefrenier, serveur de taverne, balayeur. Mal payé, mal considéré, et en plus on se moquait de moi à cause de mon mauvais anglais. Pour ma part, j'économisais tout l'argent que je gagnais. À Saint-Louis, j'ai ouvert un compte bancaire. Quand j'ai calculé que j'avais suffisamment de dollars, j'ai mis mon projet à exécution. J'ai acheté un cheval, des armes, des vêtements, et je suis parti. Je n'ai dit adieu à personne, puisque je n'avais personne à qui dire adieu. Mon intention était de chevaucher seul, mais en passant par Independence, j'ai découvert ce convoi et j'ai décidé de faire la route avec lui. Bien sûr, je suis un peu en marge, puisque je n'ai pas de chariot. Mais j'ai un bon fusil. De temps en temps, je chasse un cerf, ou un daim. Puis je m'approche d'un chariot et j'échange la viande, qui ne se conserve pas, contre des haricots et du café, qui se conservent et m'assurent une semaine entière de subsistance. Voilà comment j'assure ma route vers l'Ouest. »

     « C'est vrai que vous avez un bon fusil. J'espère que vous pourrez bientôt vous en servir pour chasser quelques bisons : ah, rien n'égale la viande de bison ! La meilleure et la plus nourrissante du monde. »

     « Des bisons ? Ils s'aventurent donc si loin vers le sud ? »

     « Cela arrive. Naturellement, on les trouve plus facilement vers le nord. Vous devriez voir ça : les troupeaux s'étirent sur plusieurs centaines de kilomètres ! Fabuleux ! »

     « Je vous crois volontiers. Hélas, nous sommes sur la piste de Santa Fé : ici, le danger, ce sont plutôt les gros cailloux qui ne tarderont pas à casser les roues des chariots. »

     « Les gros cailloux, et les Indiens. »

     « Les Indiens ? Bof, vous croyez à ces histoires de caravanes attaquées ? À Saint-Louis, tout le monde en parlait. Et quand on insistait poliment, on découvrait que personne n'avait rien vu de cela : les gens se contentaient de répéter ce qu'on leur avait raconté. »

     « Il est certain qu'il y a beaucoup de fantasmes sur ces sujets, et c'est normal. Mais les attaques des Indiens sont réelles : j'en ai vu. »

     « Eh bien, les Indiens n'ont pas l'air trop dangereux, si j'en juge par ceux que j'ai vus à Fort Osage. »

     « Ah, ne vous y fiez pas ! Les Indiens sont très différents, selon qu'on les voit dans un fort, ou qu'on les rencontre dans la Plaine. Pour ma part, j'ai eu la chance de visiter des campements de Cheyennes, de Kiowas, de Utes, et même de voir des Comanches du Texas, qui étaient remontés jusqu'ici. Les Indiens sont très hospitaliers. Tant qu'ils ne portent pas les peintures de guerre. Dans ce cas, mieux vaut passer au loin. »

     « Vous paraissez bien connaître les Indiens. D'ailleurs, vous paraissez tout connaître : vous êtes allé partout, vous avez tout vu... »

     « C'est votre tour d'être ironique ? »

     « Oui. »

     « Disons que j'ai eu de la chance. J'ai beaucoup voyagé, exercé de nombreux métiers. Cela me donne une petite expérience que je m'efforce de partager avec les autres. »

     « Eh bien, nous partagerions mieux avec vous si nous savions qui vous êtes et où vous allez ! »

     « Qui je suis, un cavalier solitaire, comme vous. Où je vais... Bof, sachez que je n'ai aucune intention de me rendre à Santa Fé : je vous quitterai avant. M'accompagnez-vous vers la tête du convoi ? »

     Bringuier jeta un coup d'oeil vers le ciel.

     « Non. Il reste encore deux heures de soleil. Je vais en profiter pour chasser quelque chose. Il doit bien y avoir quelques animaux dans le coin. »

     « Dans ce cas, je vous laisse. »

     Stewart s'éloigna au trot. Soudain... Il disparut en plein milieu de la plaine, comme un fantôme ! Décidément, il entretenait son personnage d'homme mystérieux. Cela commençait même à devenir lassant...

                                                                * * * * * * * * *

                                                                      * * * * *

     Bringuier n'avait pas menti : il envisageait réellement de chasser avant la tombée du jour. Il chevaucha donc vers l'horizon et se mit à scruter la plaine, à la recherche de quelque animal. Rapidement, il se trouva assez loin du convoi, dans l'immensité de la plaine.

     Soudain, il arrêta son cheval et écarquilla les yeux. Il lui fallut quelques secondes pour admettre qu'il n'était pas victime d'une hallucination, et qu'il voyait bien ce qu'il voyait.

     Devant lui, un groupe d'hommes apparaissait autour d'un arbre. Ils formaient un cercle. Un d'eux était juché sur un cheval. Mais il avait les mains liées derrière le dos et une corde, suspendue à la grosse branche, lui passait autour du cou. Impossible de s'y tromper : ils allaient le pendre ! Un lynchage ! Parce que, même s'il découvrait la scène, l'évidence s'imposait : il n'y avait visiblement rien de légal dans cette exécution.

     Après une seconde d'hésitation, Bringuier se décida : il éperonna son cheval pour s'approcher. Hélas, pendant qu'il galopait, il vit les hommes qui agissaient : désarçonnée, la victime se mit à se balancer au bout de la corde. Bringuier se sentit horrifié : il arrivait trop tard ! Tant pis, il s'arrêta et épaula le fusil, en visant la corde. Il tira. La balle coupa net la corde. Et le pendu retomba sur le sol. Les exécuteurs se retournèrent, stupéfaits.

     « Eh, qu'est-ce qui vous prend, vous ? » s'exclama l'un d'eux.

     « Il me prend que je n'aime pas les lynchages ! » répliqua Bringuier.

     « Cet homme est un voleur de chevaux. Nous lui apportons la punition qu'il mérite. »

     « Je n'aime pas les mensonges non plus ! Vous ne ressemblez pas à des shérifs, encore moins à des juges. Rien ne vous permet de pendre quelqu'un. Si cet homme est un voleur, présentez-le à un tribunal. »

     « Il n'y a aucun tribunal sur ce territoire. Nous n'allons pas laisser se voleur s'enfuir sans châtiment. »

     « C'est vous qui allez vous enfuir. Partez, avant que je tire ! »

     « Nous sommes plus nombreux... »

     « Il me reste une balle dans le fusil. Le premier qui bouge l'aura dans le ventre. Lequel osera prendre le risque ? »

     Aucun d'eux n'osa le prendre. La prudence l'emportait sur le désir de vengeance. Mécontents, ils s'éloignèrent. En partant, un d'eux se retourna :

     « Vous regretterez ce que vous venez de faire... »

     « Allez-vous en ! »

     Le groupe de lyncheurs disparut dans la Plaine. Bringuier sauta à terre. Il examina le corps du pendu. Quelle malchance : il avait tiré une demi-seconde trop tard. Ainsi donc, il n'avait pas pu sauver ce malheureux.

     Tant pis. Il réfléchissait déjà à l'endroit où il allait l'enterrer, et s'il aurait le temps de le faire, avant que la caravane se soit éloignée. Quand... Il sursauta. L'homme venait de bouger ! Il se pencha et... Oui, un mince souffle de vie sortait à nouveau de la bouche ! Incroyable : le pendu vivait encore ! Bringuier coupa les liens qui attachaient les mains. Au moment où il se penchait de nouveau, l'homme ouvrit les yeux. De grands yeux rouges. Les yeux d'un homme qui revenait de la mort.

     « Que... Que se passe-t-il ?... Qui êtes-vous ? »

     « N'ayez pas peur. Je vous ai fait descendre de l'arbre et j'ai mis en fuite ces lyncheurs. Vous l'avez échappé belle ! »

     L'homme n'en revenait toujours pas. Bringuier l'aida à se relever et à marcher jusqu'au cheval. En s'appuyant sur la selle, il tourna la tête. Ses yeux étaient toujours grands et rouges.

     « Mais... Pourquoi avez-vous fait ça ? »

     « Je pense que la place d'un homme n'est pas au bout d'une corde. »

     « C'est drôle : c'est ce que je pense aussi ! Au fait, si ça peut vous intéresser, je n'ai jamais volé de cheval. »

     « Cela n'a aucune importance pour moi. Ils n'avaient pas le droit de vous pendre, et voilà tout. »

     « C'est ce que je pensais. Je m'appelle Kennedy. »

     « D'où venez-vous ? »

     « Je viens de nulle part et je vais vers nulle part. J'ai rencontré ces hommes, ils m'ont accusé d'avoir volé un cheval et... Et vous, qui êtes-vous ? »

     « Je m'appelle Bringuier. J'accompagne une caravane sur la Piste de Santa Fé. Venez, je vais vous y conduire. Il y a un médecin. »

     Ils montèrent à deux sur le cheval et repartirent. Tout en chevauchant, Bringuier se sentait toujours étonné d'avoir relevé un homme vivant. Le pendu aurait dû être mort. Un miracle...

(À suivre...)

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